MARIE-JOSÉE

 

Mon père était un homme qui aimait la vie. Il avait un superbe sens de l'humour, était un conteur qui faisait rire tout le monde, qui dansait magnifiquement bien, si bien que lorsqu'il dansait avec ma mère, les autres danseurs cessaient de danser pour pouvoir les regarder. J'ai toujours dit de lui qu'il avait raté sa carrière et qu'il aurait dû être comédien.

 

Lorsque mes parents avaient près de 70 ans, ils ont décidé de se séparer. Ma mère est venue vivre avec nous et mon père est parti vivre dans une maison de retraite comme elles existent au Canada, c'est-à-dire qu'il avait un appartement avec chambre, salon, petite cuisine et salle de bains, ce qui est la norme pour les personnes encore autonomes, comme c'était son cas.

 

Dans la maison de retraite où il vivait, une espèce de soirée dansante était organisée tous les samedis dans la salle commune de l'immeuble et il y avait pléthore de femmes qui attendaient leur tour pour pouvoir danser avec lui. Le reste de la semaine, il jouait au billard avec ses amis retraités et regardait beaucoup la télévision. Je sais qu'il était heureux, malgré ses problèmes de santé, en tout cas, au début.

 

Quelques années avant de déménager dans cet appartement pour retraités, il avait eu un cancer du poumon et on lui avait retiré pratiquement un poumon complet. Au fil des années qui ont suivi, il a commencé à avoir des problèmes cardiaques en plus de son insuffisance respiratoire. Il a ensuite commencé à perdre la vue et l'ouïe, jusqu'à ce qu'il soit déclaré légalement aveugle et qu'il ait du mal à suivre les conversations, malgré ses appareils auditifs. Autant dire qu'il lui devenait de plus difficile, pour ne pas dire impossible, de faire toutes ces choses qu'il aimait faire. Et comme si cela n'était pas suffisant, il avait des crises d'angoisse presque toutes les nuits car il paniquait, tant il avait du mal à respirer.

 

Un matin, il s'est levé et a décidé de mettre fin à ses jours. Il a pris tous les médicaments qui se trouvaient dans l'armoire de la salle de bains, pensant que sûrement, ceux-ci feraient l'affaire. Mais des médicaments pour traiter le coeur et les poumons n'ont pas d'effet calmant, au contraire. Lorsqu'ils ont commencé à faire effet, il a été tellement secoué qu'il a paniqué et a appelé à l'aide.

 

Aux soins intensifs, on lui a lavé l'estomac puis les médecins nous ont appelés pour nous dire ce qu'il avait fait et nous demander de venir sans tarder à l'hôpital. Ma mère, avec laquelle il avait des relations paisibles malgré le fait qu'ils soient séparés, mon mari, l'une de mes soeurs et moi, nous sommes précipités aux urgences et le médecin qui nous a reçus nous a expliqué que s'il ne faisait rien d'autre que ce qu'il avait fait, comme il lui manquait un poumon, l'organisme de mon père n'arriverait pas à se débarrasser des médicaments qui circulaient encore dans son sang. En clair, c'était une question de jours avant qu'il ne meure. Et il nous a demandé ce que nous souhaitions qu'il fasse.

 

Pour info, nous étions en 1993 et il n'existait pas encore de loi sur l'aide active à mourir au Québec (qui existe depuis un an maintenant). 

 

Nous n'avons pas mis longtemps à nous mettre d'accord. Si mon père, qui aimait tant la vie, avait avalé toutes ces pilules, c'est qu'il en avait vraiment marre et nous devions absolument respecter son souhait. Nous avons donc demandé qu'on le laisse dormir (il était dans une espèce d'état semi comateux) et nous avons insisté pour que les médecins fassent en sorte qu'il ne souffre pas. Le médecin ne nous a rien dit d'autre sauf qu'il ferait ce que nous demandions et nous sommes restés à son chevet, à tour de rôle, en pensant qu'il partirait rapidement.

 

Pendant les premières 24 heures, il émergeait de temps en temps de son état semi comateux, sans pour autant ouvrir les yeux ou avoir conscience que nous étions là, et répétait encore et encore "j'ai soif, j'ai soif, j'ai soif!" en se lamentant, et cela, à plusieurs reprises. Lorsque l'infirmière est passée, nous le lui avons dit et lui avons demandé s'il était suffisamment hydraté avec la perfusion qu'il avait au bras (car nous n'avions vu personne lui donner à boire...). Elle nous a répondu qu'il n'était pas hydraté du tout, qu'on ne lui donnait ni eau, ni nourriture, jusqu'à ce qu'il meure, et que c'était la procédure habituelle... 

 

Nous avons été très choqués d'apprendre qu'on le privait d'eau (pour qu'il meure plus vite?) et avons exigé qu'ils recommencent à l'hydrater, mais l'infirmière n'a pas voulu le faire car elle n'avait pas autorité disait-elle et il a fallu attendre encore longtemps, jusqu'à ce que le médecin daigne passer. Et là, ma soeur s'est vraiment fâchée car le médecin disait qu'il n'avait pas vraiment soif et que nous nous en faisions pour rien. Le ton de voix a monté et elle lui a dit qu'elle exigeait qu'on lui donne à boire et cela, même s'il devait mettre un peu plus longtemps à mourir. Il a fini par accepter et on lui a donné de l'eau, après quoi il a cessé de se plaindre.

 

Je ne me rappelle plus si c'est trois ou quatre jours plus tard, il s'est soudain assis dans son lit et tout d'un coup, il a eu à nouveau le regard de quelqu'un qui voit alors que depuis plusieurs années, il avait le regard d'un aveugle. Et il a dit, en regardant devant lui quelque chose qui, de toute évidence, l'émerveillait, "Oh! Oh! Oh!" puis s'est recouché et a fermé les yeux pour la dernière fois. Quelques minutes plus tard, un oiseau s'est posé sur le bord de la fenêtre de sa chambre, est resté quelques instants puis s'est envolé.

 

Et mon père est mort aussitôt après.

 

Je raconte cette histoire pour une raison bien précise, et c'est pour mettre en évidence la cruauté de la loi Claeys-Leonetti qui prévoit que les personnes en fin de vie soient mises sous sédation profonde et continue et laissées sans nourriture et sans eau jusqu'à ce qu'elles en meurent. 

 

Et bien moi, je sais que les personnes mourantes souffrent du manque d'eau, je l'ai vu de mes propres yeux et je suis révoltée que nous gouvernants en fassent aussi peu de cas!

 

Et si c'était leur père, leur mère, leur conjoint ou l'un de leurs enfants? Trouveraient-ils ça aussi acceptable, aussi "SUFFISANT"?

 

Marie-Josée

 

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