ISABELLE L.

Monsieur le Député, 
Durant la campagne des élections présidentielles, mon amie Anne Bert a adressé à tous les candidats une lettre ouverte les appelant à agir pour une légalisation de l'euthanasie et du suicide assisté en France. Anne Bert est atteinte de la maladie de Charcot depuis bientôt deux ans, et ira mourir -d'ici la fin de l'été- en Belgique, parce que son pays ne lui permet pas de le faire chez elle. S'exiler pour mourir comme on le souhaite, pour ne pas avoir à subir une agonie indigne -dans son cas, un emmurement total et une mort par étouffement- est purement scandaleux. De plus, cet ultime exil n'est accessible qu'à ceux qui en ont les moyens, comme c'était le cas pour l'avortement avant la loi courageuse de Simone Veil, ce qui là encore est une injustice flagrante. 
Sur ce sujet sociétal majeur, la ministre de la santé Mme Agnès Buzyn, a répondu à Anne Bert lors d'un entretien, que l'actuelle loi Claeys-Leonetti satisfaisait pleinement les Français et que des demandes comme la sienne étaient marginales. Comment peut-on prétendre que de laisser mourir de soif et de faim des personnes sédatées soit satisfaisant ? Comment peut-on considérer cela comme humain ? De plus, cette solution ne s'applique qu'à des personnes en toute fin de vie, donc totalement inadaptée pour des malades atteints de la maladie de Charcot et bon nombre d'autres maladies neuro-dégénératives. 
Un sondage réalisé en mars 2017 par l'IFOP pour l'Association pour le Droit à Mourir dans la Dignité prouve que les Français, dans une immense majorité, souhaitent voir la France se doter d'une loi sur la fin de vie digne de ce nom (voir lien suivant https://www.admd.net/articles/sondages/sondage-ifop-95-des-francais-favorables-au-droit-leuthanasie.html ). 95 % des Français attendent une loi qui leur assurera de ne pas quitter ce monde de façon indigne ! 
Il ne s'agit pas d'imposer (comme on a tendance à le dire, en tout mauvaise foi) mais de permettre aux Français d'avoir un véritable choix. Il ne s'agit pas non plus de supplanter les soins palliatifs par l'euthanasie ou le suicide assisté, mais juste de permettre de dire "stop" lorsque cela devient trop insupportable. 
Il est indigne pour la France de se défausser sur les pays voisins de la prise en charge des personnes qui ne souhaitent seulement que mourir comme elles le désirent. 
Ce sujet de la fin de vie concerne tout le monde. Qui peut dire à quoi nous serons confrontés demain. Je frémis à l'idée que l'un de mes proches ou moi-même ait à subir une agonie aussi dégradante qu'inutile. Parce que, soyons honnêtes, au nom de quoi -si ce n'est d'une morale judéo-chrétienne d'un autre âge- y a-t-il besoin d'avoir à supporter l'insupportable avant de mourir ? Nous le refusons pour nos chiens ou nos chats ! 
C'est pourquoi, monsieur le Député, je vous demande instamment d'oeuvrer pour qu'une véritable loi voit le jour le plus rapidement possible. Si j'osais un trait d'humour, je vous demanderais de vous mettre En Marche pour permettre à vos concitoyens atteints de maladies incurables, d'avoir une mort calme et sereine s'ils le souhaitent. Pour Anne qui, alors qu'elle pourrait profiter des siens durant les quelques semaines qui lui restent, consacre ses dernières forces à porter ce combat à bout de bras par altruisme, comme elle l'a fait pour d'autres choses tout au long de sa vie. Pour mieux connaître son combat, je vous invite à visionner la récente interview faite par France 3 Nouvelle Aquitaine en cliquant ce lien http://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/charente-maritime/euthanasie-dernier-combat-anne-bert-1303771.html 
Je vous remercie d'avance de l'attention que vous porterez à ma requête. 

 

RÉPONSE DU DÉPUTÉ:
Madame, 
Vous avez bien voulu m’adresser un courrier relatif à votre souhait de voir légalisée l’aide active à mourir. Je vous remercie de la confiance que vous me témoignez en m’écrivant ainsi avec franchise. 
Tout d’abord, je tiens à vous indiquer que j’ai conscience de l’extension du nombre d’avis favorables à l’euthanasie et au suicide assisté chez nos concitoyens. Il est vrai que les différents cas qui ont été fortement médiatisés ont touché et ému une grande partie de la population française, y compris moi. La situation de votre amie est à cet égard un exemple de combativité dont doivent faire preuve les personnes malades. 
Les lois ont permis à un moment bien précis de répondre à de nouvelles attentes en termes de fin de vie. Je ne pense pas que les lois Leonetti sont insatisfaisantes mais plutôt insuffisantes et notamment sur le plan de leur application. Je me range donc du côté du président de la République pour exprimer mon souhait d’une meilleure application de la législation actuelle. 
L’euthanasie et le suicide assisté posent, chez la plupart d’entre nous, un problème de conscience. Comment pouvons-nous imaginer ce que ressentent les personnes souhaitant disposer d’une aide active à mourir avant d’en avoir fait nous-mêmes l’expérience ? Je ne le sais pas. 
Ce problème de conscience, associé à mon manque de compétences médicales, m’empêche donc de proposer un texte de loi sur la légalisation de l’aide active à mourir. Toutefois, je m’engage à soutenir un tel texte s’il était mis à l’agenda par le gouvernement ou s’il était proposé par un autre parlementaire compétent sur cette question. 
Espérant avoir répondu à vos questions, je vous prie d’agréer, Madame, mes salutations les meilleures. 


RÉPONSE D'ISABELLE L:
Tout d'abord, je tiens à vous remercier de votre réponse, que j'ai lue attentivement, et je suis heureuse que vous soyez sensible au sort des malades condamnés et à leurs souffrances. 
Vous me dites que la loi Claeys-Léonetti n'est pas insatisfaisante mais insuffisante du point de vue de son application. Cela revient à trouver satisfaisant de plonger des personnes en fin de vie dans un sommeil profond, pour les laisser mourir de faim et de soif , alors qu'il suffirait d'une injection pour qu'elles partent en paix et entourées des leurs. Pour ma part, je me refuse à trouver cette solution acceptable, tant d'un point de vue humain que médical. Je ne doute pas qu'actuellement, des personnes demandent à en bénéficier, mais ne vous y trompez pas, c'est uniquement parce c'est la seule solution légale , pour qui n'a pas les moyens d'aller en Belgique ou en Suisse (plus de 11 000 euros pour un suicide assisté en Suisse). A moins de pouvoir bénéficier d'une euthanasie clandestine (car c'est bien là l'hypocrisie totale en France, c'est que tout le monde sait que cela se pratique. Les médecins qui acceptent de le faire prennent le risque de poursuites judiciaires et d'interdiction d'exercer, comme le Dr Bonnemaison à Tarbes). Et c'est la porte ouverte à tous les abus, puisque aucun contrôle ne peut être effectué). De plus, c'est au médecin qu'il revient de décider qui est en fin de vie. Dans le cas d'une maladie de Charcot, même lorsque le patient étouffe du fait de la paralysie des muscles respiratoires, très souvent les médecins estiment qu'il n'y a pas de fin de vie, puisqu'elle peut être prolongée par une mise sous respirateur ! Imaginez la détresse du patient, emprisonné totalement dans son corps, ne pouvant s'exprimer que par clignements d'oeil, mais ayant toute sa conscience. Si je persiste sur cette terrifiante pathologie c'est en connaissance de cause puisque j'ai perdu un proche il y a 25 ans de cette maladie, pour laquelle depuis aucun traitement n'a été trouvé. J'ai également le souvenir d'une amie très chère, décédée dans des douleurs atroces d'un cancer généralisé, mais que l'on voulait opérer et a qui on a infligé une chimiothérapie lourde qui lui a gâché ses dernières semaines. Elle avait 80 ans et était membre de l'ADMD. Elle espérait pouvoir trouver de l'aide, elle ne l'a pas obtenue. Et je ne vous épargnerai pas non plus le cas tristement célèbre de Vincent Lambert, plongé dans un coma irréversible depuis 2008, et victime de ses parents fanatiques. Demain, nous pouvons tous être confrontés à une situation de ce genre, pour nous-mêmes ou pour les êtres qui nous sont chers. Aimer l'autre, c'est aussi accepter de le laisser partir lorsque plus rien ne peut être fait et/ou quand il a décidé de ne pas subir ce qu'il juge insupportable. 

Je pense sincèrement que plutôt que de compétences, c'est d'empathie et d'humanité qu'il y a besoin pour qu'un texte de loi voit le jour en France, deux qualités dont je ne doute pas que vous soyez pourvu. Actuellement, une quarantaine de parlementaires travaillent sur une proposition de projet de loi visant à légaliser l'aide active à mourir en France. Tous ne sont pas médecins, mais tous ont a coeur de permettre un véritable choix à leurs concitoyens. 

Car c'est bien de cela qu'il est question, que l'on sache avoir une possibilité d'abréger des souffrances insupportables. Dans les pays qui ont adopté de telles lois, seuls 2 % des malades demandent à en bénéficier, on est loin de la généralisation. En politique, il est des combats pour lesquels il faut avoir du courage pour les mener à bien. Ce fut le cas pour la légalisation de l'IVG, pour l'abrogation de la peine de mort... La légalisation de l'aide active à mourir en fait partie. Et cette loi verra le jour en France, je n'ai aucun doute à ce sujet. La seule question qui se pose est de savoir combien d'années les Français auront-ils encore à subir des fins de vies aussi douloureuses qu'inhumaines. 
En espérant que vous serez sensible à mes arguments, je vous souhaite, Monsieur le Député, une bonne fin de journée et vous prie d'agréer mes sincères salutations. 

 

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