MICHEL MENOU

 

Ma compagne présentait des troubles cognitifs et du comportement, ainsi que des troubles de contrôle physique depuis quelques années. Après trois années de hauts et de bas, un diagnostic formel de la maladie d'Alzheimer a été finalement posé. Son état s'est lentement dégradé.

 

Un matin, elle prenait son petit déjeuner comme toujours à la table de la cuisine. Alors que je passe le pas de la porte, elle me regarde d'un air courroucé et dit tout à trac: “Vous n'avez même pas le courage de me donner un grand coup sur la tête”. Interloqué, je lui répond doucement: “Ce n'est pas si simple. Mais si c'est cela que vous voulez vraiment, il faudrait au moins l'écrire”.

Je vais donc chercher un bloc de papier et un stylo bille que je lui donne. A l'époque elle avait déjà beaucoup de mal à coordonner ses mouvements. Mais elle prend le stylo et écrit très lisiblement: « Si ça continue comme cela je deviendrai vite dépendante ce que je ne veux pas. Je préfère donc que d'autres prennent sur eux de mettre la fin à mes jours (qui sont déjà bien entamés). Signé, daté « En toute lucidité ».

Je reprends son document, le bloc et le stylo. Je le lis et lui dit « Je ne crois pas que j'en aurai la force. Mais, on verra ».

Plusieurs mois plus tard, après une chute et une hospitalisation, il a fallu la transférer dans un EHPAD public proche de notre domicile. En théorie pour une convalescence. Mais en pratique son état s'est continuellement détérioré. Elle y a séjourné trois mois jusqu'à son décès. Je passais plusieurs heures près d'elle tous les après-midi.

Il y aurait trop à dire sur l'hygiène, les soins, la nourriture et l'attention dont elle a « bénéficié » dans cet établissement. Tout en reconnaissant la pression à laquelle est soumis un personnel en sous effectif. Disons tout de même que les couches n'étant changées au mieux que deux fois par jour, elle a du passer ses derniers jours dans ses déjections.

Elle avait rédigé plusieurs années auparavant une lettre demandant que l'on abrège le cours de ses souffrances au cas où son état de santé impliquerait une quelconque dépendance, même légère. J'avais remis cette lettre aux responsables de l'EHPAD à son entrée.

Elle est restée alitée par force au bout de quelques semaines. Les dernières semaines elle refusait d'être alimentée. Et on l'a laissée agoniser plusieurs heures malgré mes protestations.

Jusqu'à la fin de mes jours je porterai la honte et le remord d'avoir trahi sa confiance et ne pas avoir mis fin à ses jours comme elle me l'avait demandé. La seule possibilité était d'avoir recours à la violence physique, comme elle l'avait dit. Mais cela je ne le pouvais pas. Si j'avais pu avoir recours à une médication, comme celle utilisée en Suisse, je crois que j'aurais pu.

Personne ne choisit de venir au monde. La seule liberté réelle et essentielle que nous pouvons avoir c'est de choisir le moment de le quitter, lorsque « la vie » n'est plus qu'un concept abstrait recouvrant une réalité insupportable. Il est aussi à mon sens très choquant que la détresse morale soit ignorée et que seules les déficiences physiques soient retenues dans les critères d'assistance au décès.

 

 

 

Écrire commentaire

Commentaires: 1
  • #1

    BOILEAU LACROIX (lundi, 02 octobre 2017)

    Mon époux, en fin de vie de souffrances, en clinique, un médecin avait accepté de l'aider .... Donc, ça EXISTE la fin de vie assistée,par des médecins HUMANISTES.....
    Il suffit " pour le moment hélas "...de les trouver....
    Mais je milite fermement avec vous...