CATHERINE

Mon père souffrait d'un cancer du pancréas; on l'a ouvert et refermé sans lui dire ce qu'il avait, à part que son coeur était en pleine forme, et qu'il allait bientôt se remettre debout... il avait 50 ans, il était médecin, j'en avais 23, je commençais tout juste à travailler.
Il s'est affaibli, alité, il est devenu un peu jaune, a pu de moins en moins manger. Un jour il a bien fallu qu'on l'emmène à sa maison de campagne, où il se réfugiait le jeudi et le week end pour fuir sa clientèle, là il a compris que c'était probablement la dernière fois.
Début juillet, j'étais en vacances, 2 fois par jour je lui faisais une piqûre de palfium, et je le nourrissais à la petite cuillère, c'était symbolique, un peu de purée, un peu de compote, pour qu'il ait un peu d'eau sucrée dans la bouche en plus de ses perfusions. Nous avons eu une seule conversation:" qu'allez-vous devenir sans moi? je ne peux pas vous laisser". Rien à voir avec ces belles scènes romantiques pleine d'effusions...l'horreur complète; quand venait le soir, je le laissais à maman, et j'allais me soûler en boîte. J'ai commencé à faire d'horribles cauchemars: il m'apparaissait sous forme de momie desséchée, et je lui disais"lâche, papa, lâche, tu n'as pas à subir toute cette souffrance". J'ai fait ce rêve pendant 10 ans au moins...le plus triste c'est que l'image qui s'est imprimée dans mon esprit, c'est celle là, exsangue, les yeux fous, qui criait à la fin " tuez-moi, mais tuez-moi!", et enfin, ses amis, des médecins , l'ont achevé. 
Papa a eu la chance de finir chez lui, moi celle d'être en vacances; ma mère n'a jamais su comment vivre et survivre à ça, elle, elle a continué à boire, a fait une cirrhose. 
Je ne veux pas souffrir comme ça, ni rester des mois à l'hôpital, ni traumatiser mes enfants( d'ailleurs je n'en voulais pas, c'est mon mari qui m'a guérie) sans aucune raison. Je sais que je pourrais utiliser un sac en plastique dans un hôtel, mais il y aura toujours quelqu'un qui devra me trouver; j’avais longtemps envisagé de me mettre la tête sur les rails, mais après avoir vécu un accident pareil, je ne veux pas non plus infliger aux passagers les rebonds de mon crâne sur le fond du wagon. Je veux épargner les gens, mourir gentiment dans mon coin, avec le concours des gens qui ont le courage et la force d'agir. Ils sont magnifiques!  
Certains salauds de médecins cathos disent qu'ils ont juré de protéger la vie, mais ça ne les dérange pas de nous laisser mourir de faim et de soif, et personne ne leur demande de me tuer; on leur demande juste, de laisser des personnes secourables abréger une vie foutue. Il n'y a rien de glorieux à mourir à petit feu dans la souffrance, et quand on demande à mourir, c'est qu'on le veut; un point c'est tout.
28 mars 2018
Ce n'est qu'hier que j'ai pu mettre quelques mots sur la fin de mon père dont je n'ai toujours aucun souvenir, bien que j'aie toujours été à ses côtés: quand il s'est mis à crier "tuez-moi", j'ai appelé médecin et infirmière qui m'ont dit qu'ils allaient augmenter la dose de morphine dans sa perfusion.

Après c'est le trou noir.

Il s'avère que le seul ami de mon père encore en vie, m'a déclaré récemment que c'était lui qui lui avait fermé les yeux. J'ai cru que l'âge l'avait égaré, je l'avais toujours cru en vacances à ce moment-là, mais hier, je me suis décidée à creuser la question, en lui avouant que je n'avais aucun souvenir ,  et d'après lui, un éminent professeur s'étant déplacé à la maison pour voir papa (il était médecin), il aurait annoncé que la fin était proche, et tout le monde serait venu, amis et frère, assister à ses derniers instants....
Donc, après avoir bien questionné ce vieil homme, je me rends compte que, malgré la familiarité qu'il y avait entre mon père, ma famille et le corps médical, l'euthanasie n'a jamais été avouée, alors que je sais que c'est moi qui l'ai initiée...

Le vieil ami n'a pas de souvenir de moi non plus; je lui ai demandé d'interroger sa femme, et elle se souvient juste que j'ai éclaté d'un rire hystérique..

Donc- entre "tuez-moi" et l'enterrement, aucun souvenir..

Certains ont la chance d'être euthanasiés, quand ils ont des relations; or, tous nos hommes politiques ont des relations, donc, mourir dans la dignité ne les concerne pas, car comme me l'a déclaré un bon ami avocat: " Moi, j'ai un ami médecin, quand le moment sera venu, je lui demanderai le kit et basta!".

C'est toujours une affaire de privilégiés...

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