JEAN PIERRE

Je ne vais pas parler de la mort, ce mot sinistre, morbide, inventé pour dénaturer le sens de l’existence qu’il nous est donné de vivre sur cette terre. Mon propos est de dire ce que je pense être le sens de cette existence.

Dans un Univers que les astrophysiciens évaluent à quelques 14 milliards de fois le temps que notre terre met à faire le tour de notre soleil, est apparue, il y a quelques milliards d’années, la vie, la vie végétale, puis animale, puis, la conscience. Nous appartenons à une espèce animale particulière, qui, parait-il, grâce à une certaine particularité de larynx, a acquis la capacité du langage articulé, qui a permis une communication particulièrement développée entre les membres du groupe, et, du coup, une coordination de ses actions qui a permis à cette espèce humaine de dominer les autres espèces et de produire des œuvres architecturales, artistiques, littéraires, d’une beauté fabuleuse, de développer des techniques de plus en plus perfectionnées pour tenter de percer le secret de la matière et de produire de quoi faciliter la vie matérielle d’un grand nombre de personnes ….. mais également des capacités de plus en plus grandes de détruire, y compris la capacité d’anéantir toute vie sur cette terre.  

Et, après l’apparition de la vie, l’apparition de la pensée, de la conscience : conscience de soi et conscience morale. Nous sommes des corps matériels, vivants et pensants. Cette capacité de penser nous permet de nous interroger sur le sens de notre existence.

Si nous regardons ce qu’il en est de notre destinée individuelle à chacun d’entre nous, un fait majeur est de constater que le temps qu’il nous est donné de vivre sur cette terre est limité. 

La fin de cette existence peut se produire de diverses façons tragiques, inacceptables. Je ne m’attarderai pas là-dessus. Je considère le cas qui est le mien : je vais avoir 90 ans dans quelques mois, et je suis en bonne santé, et, comme tous ceux et celles qui ont atteint un âge aussi avancé, j’ai bien conscience que l’échéance finale est dans un avenir proche.   

Le sens de cette existence : nous sommes comme les gouttes d’eau de ce fleuve immense qui est le courant de la vie ; quel peut donc être le sens de notre existence individuelle sinon de porter, pour un temps, le flambeau de la vie ? 

 

Il y a une phrase dans l’évangile (Jean, chapitre 15 verset 13), une phrase qui nous invite à considérer le fait d’accepter de quitter cette vie comme un acte d’amour : « Il n’y a pas de plus grand amour que de léguer sa vie à ses amis ». Ce n’est pas du tout dans mon intention de faire de la publicité pour la religion chrétienne, c’est simplement que cette phrase exprime bien ce que je veux dire.                                                                                                                                                         

Ce flambeau de la vie qui nous a été confié pour une durée déterminée, nous n’avons pas à le garder jalousement pour nous ; nous avons à le passer à nos amis, proches ou lointains, qui auront, à leur tour, la mission de le transmettre à d’autres. 

 

Et comme il est parfois lourd à porter ce flambeau de la vie ! Quelle rude tâche tu nous a confiée, ô Père de la vie ! Et combien amer parfois le goût de ce temps qui s’écoule, instant présent après instant présent, rythmé par chacune de nos respirations, chaque battement de notre cœur ! Heureux temps où nous étions encore dans les brumes de l’inconscience, animale ou enfantine ! Pourquoi a-t-il fallu que nous goûtions au fruit de cet arbre de la connaissance, pour vivre en adultes, en « pleine conscience » ? 

 

C’est toujours dur de partir. Il y a une prière chrétienne qui nous dit que nous ne serons pas seuls en ce moment crucial : Marie, mère de Dieu, bénie entre toutes les femmes, tu seras auprès de nous à cette heure qui sera celle de notre grand départ. Cette prière chrétienne fait écho à cette figure de la Déesse Mère qui hante les rêves des hommes depuis l’aube de l’humanité ; Celui qui est la source de la vie est si loin, si inaccessible !                                                       

 

Mais qui aura pitié de moi pour me donner à boire cette boisson du léthé, le sommeil éternel, bien mérité après une rude journée de labeur ? Le verre de Penthobarbital Natrium qu’on peut aller boire en Suisse. 

 

Que signifie cet acharnement à vouloir prolonger le plus longtemps possible la durée de notre existence sur cette terre ?

 

Je comprends qu’il y ait des morts inacceptables : la mort prématurée d’un enfant qui n’a pas eu le temps de vivre sa vie, par exemple.

 

Mais « quand on a fait son temps », comme on dit !

 

J’ai en mémoire un vieux que j’ai connu ; je le revois toujours descendre l’escalier de la chambre à l’étage où il passait sa journée à attendre la mort, et disant, avec une grande amertume dans la voix : « Je suis nuisible. » (il ne disait pas « inutile » mais bien « nuisible ». Je pense aussi à Emile, le forgeron de Mellionnec, qu’on a retrouvé pendu un matin, ayant apparemment estimé que c’était pour lui le moment de partir, non pas pour mettre fin à des souffrances intolérables, mais simplement qu’il avait « fait son temps ».

 

Je pense aussi, naturellement, à celle qui fut l’amour de ma vie, et qui s’est laissée lentement se dégrader durant 4 ans, avant d’en finir une bonne fois pour toutes.

 

N’y a-t-il pas une grande cruauté à priver d’une présence amicale le départ de tous ceux et celles qui, un jour, ont décidé de « partir » ? Il est fait preuve de davantage d’humanité envers les animaux qu’on « euthanasie » quand le moment en est venu qu’envers les humains, contraints de se tuer eux-mêmes, sans le moindre accompagnement amical quand ils jugent le moment venu pour eux de s’embarquer pour le « grand voyage ».

 

90 ans : j’ai eu mon compte des grandes et petites joies que nous offre la vie ; j’ai connu l’éblouissement merveilleux de l’amour ; j’ai eu la chance de pouvoir traverser sans trop de dégâts les épreuves inévitables qui ont pu traverser mon existence ; j’ai bénéficié d’un emploi qui nous a permis de vivre correctement et de procurer aux trois filles que nous avons mises au monde une formation qui leur a permis d’accéder, elles aussi, à une bonne situation sociale ; j’ai eu l’occasion de goûter aux fascinantes beautés de la nature, et aux richesses culturelles qu’a produites l’humanité.

 

30 ans de formation, 30 ans de vie professionnelle, 30 ans d’une retraite tranquille et active : un compte parfait pour une existence qui arrive à son achèvement.

 

Ce qu’on appelle « la mort » n’est rien d’autre que le départ pour un pays inconnu, dont ne peut qu’essayer d’imaginer ce qu’il peut bien être : un sommeil sans rêves, ou bien l’accès à un état supérieur de la conscience dont pourrait donner une idée ces moments « d’extase » qu’il est parfois donné de vivre. 

 

De ce que je crois savoir, la législation belge, de même que celle qui serait envisagée en France, ne vont pas jusqu’au droit de « partir volontairement pour le grand voyage » hors le cas de maladie incurable entrainant des souffrances intolérables.

 

J’ai souvenir de la conférence à laquelle j’avais assisté à Langueux il y a quelques années ; si j’ai bon souvenir, il y avait été évoqué le cas de la Suisse, où des associations vont plus loin dans la possibilité de ce départ volontaire. 

 

Je pense que, d’ici une ou deux générations, le droit de décider librement du moment de ce grand voyage, dans un choix bien mûri, et compte tenu du besoin que notre entourage peut avoir encore de nous, sera reconnu, dans un progrès de civilisation suivant celui qui a consisté à admettre l’IVG. Je n’espère pas connaître pas ce temps-là.

 

La question est donc, concrètement, pour moi, de comment trouver le moyen d’exercer ce droit. 

 

 

Écrire commentaire

Commentaires: 0