MICHEL

Je suis Michel Daugreilh, ai occupé de "nombreuses fonctions" dans l'ombre de mes nombreux Postes au sein de la FPE : Ministère de l’Équipement (Ponts et Chaussées), de l'Economie et de Finances, des Affaires Étrangères, du Ministère de la Coopération.......tant aux USA, qu'à Bruxelles, qu'au Moyen-Orient, qu'en Asie, et qu'en Afrique du Nord et Sub Saharienne.
 
J'ai acquis le goût de servir l’État par mon père, pupille de la nation, puis instituteur, puis employé du tri postal, enfin, de concours en concours, terminant en 1987 une vie Professionnelle débutée en 1939, en étant "Receveur de Classe Exceptionnelle" (aujourd'hui on les appelle "Chefs d’Établissement" , c'est à dire Directeur d'un bureau de Poste......pour lui c'était celui de La République à Paris).
 
Toujours pris par un travail qu'il complétait le plus souvent durant le week-end, éloigné souvent de Paris ou nous résidions avec ma mère sans emploi, par l'obligation de déplacements liés à ses diverses promotions, je le voyais peu, trop peu.....et étant de mon côté amené à beaucoup voyager (17 déménagements en 43 années!) , je n'ai pu commencer à échanger véritablement avec lui qu'en 1987 au moment d'assister, avant de repartir pour l'Asie, au moment ou il prenait sa retraite.
 
Naïvement, j'avais espéré qu'il pourrait en profiter, et lui avait offert un matériel complet de pêche au lancer en fibre de verre avec bien entendu l'ensemble des équipements révolutionnaires à l'époque , du moulinet à frein variable, aux bottes souples, en passant par l'épuisette télescopique et bien sûr la tenue mousse-caoutchouc lui permettant de parcourir les petites rivières de son Béarn natal pour y pêcher, soit la truite, soit en mars avril le saumon remontant les gaves pour y frayer.
 
Hélas, dès Mars 1988, ma mère fut frappée d'un diabète insulino-dépendant à très fortes variations........et jamais mon père ne put utiliser son matériel car il devint pour sa compagne une aide de vie indispensable, amené à jongler avec les injections d'insulines rapides et lentes, suivant les indications du corps médical et les prises régulières de glycémie afin d'anticiper sur des comas hypo ou hyper glycémiques.
 
Le calvaire de ma mère se prolongea jusqu'à l'été 2003, ou après ses yeux, ses reins, son foie régulièrement affectés, son cœur finit par céder.
 
J'avais espéré qu'une fois sa peine surmontée, mon père puisse vivre avec ses vieux amis survivants, une fin de vie apaisée.......et profiter de quelques moments de......pêche !
 
C'était sans compter avec la découverte de la maladie D'Alzheimer qui lui fut diagnostiquée en 2004.
 
Entre deux séjours en Afrique, puis entre le Val de Marne et le quartier de la Défense ........et la Ville de Pau ou il résidait, mon épouse et moi-même allions mettre en place avec son médecin traitant, un système de soins lui permettant une autonomie relative, avec une présence discontinue diurne et permanente nocturne, pour nous assurer qu'en période de perte de lucidité il ne risquait pas de commettre un impair fatal, et surtout d'oublier de prendre les nombreux comprimés retardateurs de formation des plaques myélioides qui détruisaient peu à peu son cerveau.
 
Nous l'amenions régulièrement chez nous à Paris, ou il redevenait peu à peu un gamin indiscipliné, se levant à la hâte en pleine nuit pour chercher son cartable de crainte de ne pas retrouver ses élèves à temps!
 
il avait amené avec lui des photos de ses camarades des camps de travail de 1940 dans lesquels il était régulièrement affecté, et, plein d'enthousiasme, identifiait et nommait chacun d'entre-eux , puis se rappelait sans défaillir du sobriquet dont ils s'étaient mutuellement affectés,  fussent-ils dix ou vingt sur la photo.......tout en nous interrogeant régulièrement sur ......l'endroit ou il se trouvait, qui, mon épouse et moi, étions, ne manquant pas de houspiller mon épouse qui l'invitait à aller se recoucher après lui avoir retiré son cartable, l'imperméable enfilé à la hâte sur son pyjama, réussissant enfin à le persuader, que le jour n'étant pas levé, ses élèves étaient probablement encore endormis.....
 
Dans ses moments de semi-lucidité il ressortait de vieux documents de travail datant de plus de vingt ans , et entreprenait de les corriger, les trouvant trop imprécis, ayant l'idée qu'il aurait à s'en servir, cette fois-ci le jour levé pour repartir dans........une tournée d'inspection....
 
Je garde le souvenir d'une semaine de vacances que j'avais prise lorsqu'il avait rejoint son domicile à Pau et ou j'avais libéré, pour un congé qui lui était dû, l'assistante de vie que nous avions embauchée auprès de lui.
 
Une nuit, dormant dans la chambre voisine de la sienne, j'avais été réveillé brutalement par ses cris et ses appels: me précipitant à son chevet, et allumant la lumière, je le trouvais très agité et au bord de la panique: "Minou me disait-il, que viens-tu faire ici, tu ne vois pas que ça tire de partout, tu vas te faire tuer" , puis me saisissant le bras, il m'intimait de m'allonger par terre derrière son lit pour ne pas offrir de cible aux tireurs........se mettant à hurler alors que par réflexe je lui disais de se calmer et ne rien entendre: "pauvre de toi, écoute moi, allonge toi, ils vont te tuer, comment ne peux-tu rien entendre malheureux ,  par pitié allonge toi, je ne veux pas qu'ils te tuent!"
 
Dans ces moments, la notion de temps disparaît, et s'il me parut que les tirs en rafales qu'il entendait, crispant son corps décharné et dessinant sur son visage meurtri toutes les stigmates de la panique absolue, durèrent une éternité que mon désarroi et mon impuissance à agir mesuraient à l'aune de mon propre trouble, ce fut peut-être l'affaire de 15, voire 30 minutes tout au plus.
 
Soudain son corps se relâcha, sa main se desserra autour de mon bras, son visage affichant une grande fatigue se détendit et je sus enfin trouver les mots d'accompagnement qui convenaient: "papa, je crois qu'ils ont cessé leurs tirs, ou peut-être se sont-ils éloignés, mais en tout cas il me semble que nous ne risquons plus rien, merci papa de m'avoir sauvé la vie.......que serai-je sans toi".
 
je m'allongeai alors dans son lit, auprès de lui, tenant sa main à mesure que sa respiration se détendait et que ses yeux , cillant encore , se refermaient.
 
Le lendemain matin, il se réveilla presque détendu, m'invitant à prendre un petit déjeuner qui produisit sur moi un effet que je ne suis pas prêt d'oublier.
 
une fois assis, l'un en face de l'autre, il me saisit soudain la main et me dit: '"minou, dit moi la vérité, je veux savoir la vérité, dis moi ce que je fais ici......et qui t'a envoyé?"
 
Interloqué un moment, je me suis ressaisi très vite et ne le quittant pas des yeux, je vis les siens s'emplir de larmes, alors doucement, très ému moi-même, je lui dis simplement "mais tu es chez toi Papa, et tu me fais la gentillesse de m'accueillir chez toi, et j'en éprouve un immense plaisir".
 
je me levais, caressais son visage , l'embrassais et le serrais dans mes bras.......et soudain un moment intense , long, déchirant, de quasi-lucidité et de discernement le saisit: il baissait quelque peu la tête mais levait des yeux embués de larmes en me disant: "minou, mais comment me laisse-t-on ici, je ne paye pas de loyer, d'ailleurs comment le pourrai-je, je ne travaille pas , je ne sers à rien, comment pourrait-on me payer , pourquoi me laisse t on ici?"
 
je lui répondis lentement "mais tu es propriétaire de ce appartement que tu as acheté lorsque tu travaillais, avec ton salaire, il est normal que tu y vives même si tu as cessé de travaillé il est payé et à présent l'état que tu as servi toute ta vie te verse une retraite en quelque sorte pour te remercier de l'avoir si longtemps et durement servi".
 
Il me répondit alors "minou, trouves-tu juste que alors je ne sers plus à rien......non, non, ne proteste pas, trouves tu normal donc, que je sois encore là, alors que d'autres qui travaillent , ont une famille à nourrir , n'ont peut-être pas ou habiter.......ne savent ou aller?"
 
"Je ne devrais plus être là, c'est injuste, regarde moi , regarde ce que je suis devenu, souviens toi de ce que j'étais lorsque je pouvais permettre à ta maman, à ta sœur et à toi de vivre, souviens toi combien mes collègues appréciaient le travail que je faisais, comme je me souviens de la fierté qui était mienne........" puis il se lança dans mille anecdotes , certaines lui nouant la gorge, d'autres le faisant sourire, et même rire!
 
j'en identifiais certaines en cherchant dans ma mémoire, pour d'autres, ce fut vain, sans doute s'agissait-il de faits s'étant produits lors de ses nombreuses absences de Paris, mais j'aurais juré, et encore aujourd'hui je prends le risque de le faire, que tout, au détail près, était rigoureusement exact. Ce moment, ou parfois je parvenais à situer son récit et ou, mieux encore, je me souvenais être venu le voir à son bureau , ou il m'avait présenté  à un collègue, plaisantant sur ma tenue, ou sur ma timidité, tout en se redressant mu par une fierté aussi poussée qu'émue devant "Son Fils".....si.....si......allez, si beau , si intelligent, si attirant...
 
Ces anecdotes eurent une fin, il se tut soudain, et levant lentement la tête vers moi , il anonna "pourquoi suis-je encore là Michel".....pourquoi?"
 
Bien sûr je lui affirmais que c'était parce que je l'aimais, qu'il nous aimait.....que....il m'interrompit alors par ce que je ne suis pas prêt d'oublier: "minou, le temps passe, les arbres meurent et d'autres poussent encore plus vigoureux que les premiers, et moi qui ne suis plus que l'ombre de moi-même , qui ai perdu voici cinq ans votre maman, qui vous vois si affairés les uns les autres et qui n'avez plus aucun besoin de moi, je reste là et attends, je ne sais quoi, alors, alors que j'aimerais tant vous dire au revoir, à vos petites et petits à vous mêmes à vos compagnes et compagnons et à vous laisser tout ça dont je n'ai guère besoin et qui est comme une prison doit être."
 
Je repensais à et instant, aux paroles des médecins "ça sera dur pour vous, lui ne se rendra compte de rien et un jour, il faudra l'hospitaliser car il perdra toute autonomie et qu'il faudra bien l'accompagner.......puisque on ne peut rien faire d'autre"......
 
Rien faire d'autre? j’eus soudain la révélation que les paroles de mon père avaient fait jaillir en moi: 
 
Si, il avait été possible de faire quelque chose au moment de sa pleine lucidité, celle qui vous anéantit et vous ouvre la voie de la liberté à la fois, celle du CHOIX de son moment et de sa manière d'en finir avec SA VIE, ultime liberté dont il aurait pu jouir au lieu d'alterner ces moments de délires et ses moments de lucidité accablante, terrible de souffrance intérieure, que nous ne pouvions ressentir comme lui et dans laquelle nous le laissions se débattre SEUL.
 
Il mourut en Novembre 2008. En 2009, j'adhérai à l'ADMD après avoir entendu de doctes personnes pontifier sur leur sacerdoce et ce qu'ils apportaient à des âmes en souffrance ultime, pour leur permettre de mourir apaisés et........du même coup, préparer leurs proches à un deuil apaisant.......merci pour les proches, jamais les morts ne viendront vous reprocher quoique ce soit!
 
N'avaient-ils donc jamais connu mon père ou......un autre humain aussi digne qu'eux de savoir ce qu'était la vie......et surtout ce qu'était LEUR VIE.......et un droit: celui d'en disposer en pleine conscience, le moment étant POUR EUX venu?
 
 
Témoignage de Michel Daugreilh sur son Père Maurice
 

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