Jacqueline 2

Mort de ma grand-mère en 1976.

 

Ma « grand-mère » était la tante qui avait pris en charge ma mère orpheline entre ses 13 et 20 ans. Mais elle a joué ce rôle de grand-mère pour moi.

 

Une femme forte, de milieu ouvrier, petite main dans la haute couture, mari « maçon de la Creuse », plâtrier comme son frère. L’entreprise de mon grand-père n’avait pas résisté à sa mort en 1915 (les dardanelles) et aux blessures de son frère à la guerre. Elle même était orpheline : sa mère était morte en couches. C’était le temps de la Commune où son père, ouvrier, était actif. Elle avait été élevée à la dure par sa tante célibataire. Dure à la tâche, dure au mal. Jamais malade, toujours active. Elle a résisté à deux guerres.

 

Couture tricot, elle faisait tous ses vêtements et même sa lingerie. Elle faisait tout le travail de la femme au foyer : lessive, repassage, ménage, dur autrefois. Et lorsque son mari est devenu presque impotent, suite à l’âge et ses blessures de guerre, elle s’était mise à faire le potager selon ses conseils donnés par la fenêtre… elle la parisienne, couturière de la mode ! 

 

Et puis alors qu’elle habitait en résidence senior à Bagnolet, suite à la mort de son mari (arrêt du coeur à 89 ans), un jour, elle avait presque 90 ans, elle n’a pas pu se lever : paralysée par l’arthrose, on dit les médecins.  Impossible de bouger, de lever un bras pour se nourrir et boire, clouée allongée sur son lit, sur le dos, à regarder un plafond blanc…

 

A l’époque, j’habitais assez loin, jeune mère de famille de 3 enfants. Mes parents étaient retournés dans la Creuse à la retraite, ma mère ne venait qu’une fois par mois sur Paris lui rendre visite. Elle avait très peu d’autres visites, qu’elle ne souhaitait pas d’ailleurs, préférant la solitude : Elle n’a jamais participé aux activités de la résidence, sauf lorsque les maternelles venaient partager leur goûter, elle aimait les petits enfants. Elle mangeait dans son studio, elle n’aimait pas être avec des inconnus et ne se liait pas avec eux. Elle ne voulait pas qu’on voie sa décrépitude. 

 

Lorsque j’allais la voir, elle ne cessait de demander l’euthanasie qu’elle avait toujours fait faire par le vétérinaire pour les nombreux chats et chiens qui avaient accompagné sa vie. Cela lui paraissait un geste naturel de compassion, d’amour. Pourquoi accorde-t-on aux animaux ce qu’on refuse aux humains même lorsqu’ils le demandent, ce qui évidemment n’est pas le cas pour les animaux. Elle n’a jamais compris çà. 

 

Mais à l’époque, on n’avait qu’un seul droit : obéir aux médecins qui lui refusaient leur écoute et leur compassion. A quoi bon vivre ainsi ? Elle qui avait toujours assuré leur indépendance, puis son indépendance, elle demandait sans cesse la piqure qu’on faisait à ses chiens. Elle savait bien que la mort était en marche inexorable, elle en était contente, la mort était pour elle la fin de son dur combat pour la vie, le repos mérité après une longue vie de labeur. 

 

Chez elle, pas d’autre religion que le communisme hérité de son père, elle était anticléricale, et n’avait aucun rejet de la mort volontaire. Je me souviens que je ne savais quoi faire, j’étais outrée de la façon dont les infirmières ou aides soignantes la nourrissaient de force, en forçant le passage d’une cuiller métallique entre ses gencives qu’elle serrait de toutes ses forces : elle ne voulait pas manger. On la blessait chaque fois ! La même chose pour la faire boire de force… et encore il n’y avait heureusement pas encore ces horribles machines qui prolongent les agonies. 

 

Malheureusement pour elle, elle n’a jamais perdu la tête et s’est rendue compte de tout jusqu’à sa mort, 4 mois plus tard… Elle est passée de 80kg à 35kg, le jour de sa mort, le corps déjà en pourriture avant sa mort avec des escarres partout… l’horreur ! Aucune pitié pour elle ! Si j’avais su, je l’aurais aidée à mourir, elle avait une souffrance morale indicible, de se sentir inécoutée, forcée à une longue agonie. Une torture morale infligée par des soignants ! Je ne me serai pas occupée de savoir quelles étaient les lois, je les ignorais à l’époque. 

 

Je pense que c’est cette expérience qui m’a amenée par la suite à militer pour le libre choix de vie et de mort ! Pour aider les autres au mieux de mes possibilités.

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