Jacqueline

Fin de vie et mort de mon père, une horreur contraire à ses choix de vie. 2009.

 

Arrivé à 97 ans, mon père se sent diminuer chaque jour : moins de forces et surtout l’esprit se vide… Lui toujours prêt à apprendre des nouveautés ne retient plus rien, il oublie même ce qu’il savait avant, lui toujours prêt à bricoler quelque chose n’en a plus la force ni les idées. Alors il espère mourir vite et bien, mais…

 

Il a préparé un pistolet qu’il a gardé de la guerre de 40 pour se suicider le jour où… Athée, stoïcien, il trouve le suicide une possibilité tout à fait naturelle.

 

Il l’a toujours dit.

 

Mais ma mère, catholique, ne supporte pas l’idée du suicide, et encore moins par arme à feu : son cousin se tire un coup de fusil, à 99 ans, pour ne pas aller en EHPAD, et elle est très perturbée.

 

Il n’ose pas, à cause d’elle, faire usage de son arme quand il le pourrait encore.

 

Au premier dérèglement du coeur qui aurait dû le faire mourir, il refuse qu’on appelle le médecin. Mais comme il hurle de douleur, on désobéit, ma mère et moi. Et le médecin se contente de l’envoyer à l’hôpital alors que mon père le supplie de l’aider à mourir… et ne veut pas de l’hôpital. Il veut seulement arrêter de souffrir.

 

Mais le médecin ne l’écoute pas et ma mère n’ose pas s’y opposer, complètement affolée. On le « retape » vaguement, mais il a perdu la mémoire, il délire : il invente des histoires qu’il croit vraies, il ne sait plus s’il fait jour ou nuit, si on est été ou hiver, malgré la campagne environnante…

 

Après 2 mois d’hôpital et 1 mois de convalescence, ma mère le récupère, elle a 94 ans et est fatiguée, elle ne supporte pas que son mari, si brillant, soit devenu un « légume », l’esprit mort, alors elle s’énerve et le bouscule violemment. Alors il pleure, il dit qu’elle ne l’aime plus, triste car le seul souvenir qu’il a c’est que sa femme est merveilleuse et qu’il l’aime…

 

Ma mère refuse de le mettre à l’EHPAD, trop cher pour ses finances. Elle n’aurait plus de quoi vivre. Alors elle le supporte 18 mois, c’est un calvaire pour eux deux. Heureusement, il marche encore bien et sait encore manger et faire sa toilette, même s’il n’a aucune idée du moment adéquat. Il dort souvent et se réveille tout aussi souvent, jour et nuit, ma mère ne peut plus dormir normalement… A chaque réveil, réflexe : il va dans la salle de bains, se rase et se lave, toutes les 2 heures!!! Alors ma mère l’enferme dans sa chambre mais il pleure, il ne comprend pas. Elle n’accepte que 2h d’aide par semaine pour l’entretien du jardin et un peu de gros ménage, les courses. Elle ne supporte personne chez elle. Chez nous, aucun étranger n’a jamais franchi la porte, et la famille était très restreinte.

 

Nous, mon frère et moi, on habite très loin, on devient vieux aussi. Quelques visites de mon frère seulement, 2 jours tous les 3 mois, moi, elle refuse ma visite (en raccourci : on s’est fâchées suite au divorce de mon fils : elle aurait préféré qu’il meure!!! alors qu’il a failli mourir 3 fois l’année précédant son divorce… ce que je ne supporte pas) .

 

Un jour, mon père fait un AVC à la fin du repas. Ma mère affolée appelle les pompiers, direction l’hôpital. Il a 99 ans. Mon frère vient et à l’hôpital, on lui dit qu’il sera mort dans les 48h, on demande à ma mère les vêtements pour habiller le mort et dans quel endroit mettre le corps en attente d’inhumation (ce qu’elle veut). Ma mère ne veut pas que je vienne avant l’enterrement.

 

Au bout de 4 jours, il survit encore, truffé de tuyaux pour respirer, pour l’hydrater, sonde urinaire, etc. un lourd arsenal de machines inutiles…

 

Alors mon frère me prévient, lui n’ose pas s’opposer aux médecins et je viens quand même à l’hôpital (je dois aller à l’hôtel), m’insurge contre ces prolongations inutiles : mon père saute sur son lit à chaque respiration, sinon, c’est une momie apparemment insensible. Ma mère et mon frère ne comprennent pas cet acharnement et ne supportent plus ces bonds sur le lit, corps crispé et tendu de douleur. Le médecin accepte difficilement de doubler les doses de morphine pour qu’au moins, il ne sursaute pas ainsi à chaque instant. Mais je menace de porter plainte pour non respect de la loi : acharnement interdit ! Elle refuse de le débrancher… et mon père n’a pas écrit ses directives, pour lui, la parole suffisait… mais les médecins ne nous écoutent pas.

 

Elle me dit avoir fait jouer les prolongations car elle voulait que je voie mon père encore en vie, elle a insisté pour que ma mère me prévienne contre son gré, malgré les explications de mon frère qui connaissait la situation : c’était inutile. Deux jours plus tard, il est encore en survie, je fais alors appel à un médecin de l’ADMD qui fait comprendre à l’hôpital qu’il est grand temps de stopper tout. Il meurt enfin après 8 jours d’agonie qu’on aurait pu éviter.

 

Une torture pour tous créée de toutes pièces par un médecin… qui n’a pas voulu le laisser mourir, tout simplement…

 

Alors que je vois mon père comme un morceau de bois, sauf que son corps sursaute sans cesse, ce n’est pas la vie, aucune communication possible, et que lui comme moi, nous n’avions pas ces idées, nous nous sommes adorés, j’ai adopté sa conception athée et stoïcienne de la vie, avec un peu d’Épicure ! Ensuite, il ne savait plus rien, même pas que ma mère m’interdisait de venir… tant pis.

 

Enfant, j’ai profité de son amour de père, adulte, il m’a laissée libre de vivre ma vie, aucun regret.

 

Mourir à 99 ans après 18 mois de calvaire, et 8 jours d’agonie horrible, à cause de la médecine ! c’est un soulagement pour tout le monde. Un cri unanime : enfin !

 

Je trouve cela horrible qu’au lieu d’avoir de la tristesse de perdre un être chéri, on en vienne ainsi à dire : ouf, enfin ! On est seulement soulagé, c’était tellement horrible ! On ne peut même pas être triste et pleurer…

 

Comment des médecins peuvent-ils supporter cela ? Créer ces situations de toutes pièces ? Au lieu de laisser faire la nature ? Je ne comprends pas.

 

Même s’ils ne voulaient pas faire un geste actif pour l’aide à mourir, au moins ne pas prolonger artificiellement sa vie… laisser faire… mais…

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